Femme = handicap: lettre au Monde du 19/08


Je vous écris en réponse à votre éditorial du 19/08 sur l’inégalité entre les femmes et les hommes dans le travail, que j’ai trouvé effarant et choquant. En premier lieu, votre pessimisme est désopilant : avec un fatalisme comme le vôtre, décrétant qu’aucune loi n’y a rien changé et que surtout rien ne changera jamais, vous vous résignez ni plus ni moins à défendre le s

tatu quo, ce qui ne fera qu’arranger et conforter bien évidemment tous ceux qui ont la ferme intention de continuer à discriminer les femmes. Pourtant, la discrimination n’est pas une fatalité. Elle a même une origine et un nom, celui que vous manquez de mentionner ; le sexisme.

En effet, vous traitez le problème comme s’il s’agissait d’un phénomène extérieur, indépendamment de la volonté des employeurs. Selon vous, l’inégalité des salaires serait « inexpliqué, comme si de mystérieuses discriminations étaient à l’œuvre ». Et bien je peux vous donner la clé du mystère : ce ne sont pas des petits lutins à l’œuvre de cette fumeuse discrimination, mais bel et bien les chefs d’entreprises qui prennent volontairement la décision de rémunérer les femmes 27% de moins que les hommes.

Votre affirmation que le combat pour changer les mentalités « reste sans fin pour les femmes » m’a laissé bouche-bée. Ceci, en plus d’offrir un point de vue défaitiste et contre-productif, ridiculise les années de luttes et de victoires obtenues par les féministes dans la sphère publique. D’autre part, en attribuant ce combat seulement aux femmes, vous le réduisez à une histoire de guerre entre les sexes, et incombez aux femmes l’entière responsabilité de la lutte contre le sexisme, comme si durant tous ces siècles elles s’étaient auto-infligées les injustices dont elles sont victimes et qu’elles seules devaient s’en tirer d’affaire ; comme si, enfin, le sexisme ne provenait pas d’un système de classes, de politiques intentionnelles du pouvoir patriarcal. Ces politiciens, hommes d’affaires ou entrepreneurs, au vu de leur statut, seraient pourtant capables en un clin d’œil d’inverser le courant si seulement tout le monde ne déclarait, à leur avantage, la bataille perdue d’avance.

Le bouquet, c’est que du haut de votre éditoriat, vous croyez opportun de dire aux femmes qu’il ne leur est pas interdit d’espérer. Nous vous remercions sincèrement pour votre clémence, car sans votre autorisation nous serions vraiment au fond du gouffre. Heureusement pour nous, nous avons encore le droit de concevoir l’égalité comme une faible lueur oscillant à l’horizon, une éventualité obscure et lointaine.


A la page 7, les choses se gâtent davantage. Etre une femme, apparemment, c’est un handicap. Et avoir des enfants, c’est encore pire. En réalité, le handicap c’est le monde du travail qui attend des employés un investissement tel qui implique d’avoir une femme/esclave à la maison se chargeant, gratuitement, du ménage et des enfants. C’est une vision traditionaliste absurde puisque l’existence même de personnes employables dépend non seulement de la reproduction d’humains par l’utérus de femmes, mais aussi du fait que l’éducation et le développement de ces humains aient été assurés pendant des années par leurs parents. Comment peut-on alors tant mépriser et stigmatiser les personnes souhaitant fonder une famille, si nous en sommes tous issus ?

Malheureusement, les solutions proposées par votre article ne promettent pas des jours meilleurs. Françoise Milewski préconise que « le droit de la non-discrimination doit être davantage mis en œuvre » en développant le recours aux plaintes. D’abord, je ne savais pas la non-discrimination était un droit négociable, avec des degrés différents de mise en oeuvre. Mais avant tout, cette solution est bien mièvre : c’est une approche en constat d’échec, car plutôt que d’attaquer le mal à la racine, c’est à dire de remettre en cause les mécanismes de la discrimination, l’action est prise une fois que le mal est fait. Ensuite, là encore, le poids entier de la cause repose sur les épaules des femmes, puisqu’en devant porter plainte, elles sont contraintes de se mettre en situation de conflit avec leur lieu de travail, de porter seules le stigma de la dénonciation. Ce qui plus est, cette exigence risque de mettre davantage leur carrière en péril. Une telle stratégie s’apparente à celle du viol ou de la violence conjugale, où la femme subit une double humiliation : celle d’avoir été victime de son agresseur, et celle de la justice contre qui elle doit se mesurer afin de prouver l’acte de violence.

Je propose donc une refonte radicale de la conception du travail en relation à la vie familiale. Tout employé(e) doit être considéré(e) comme parent potentiel ou comme ayant déjà des enfants ou personnes dépendantes à charge, qu’il/elle soit un homme ou une femme. L’éducation des enfants devrait être une obligation civique pour toute personne ayant des enfants et indistinctement du sexe: cette obligation, de plus, devrait être activement prise en compte par toutes les entreprises. Un congé parental d’au moins quatre mois devrait être obligatoire pour les hommes, et les horaires devraient être systématiquement aménagés pour soutenir les familles, sans discrimination de sexe ou de sexualité, et ce sans conséquences désavantageuses pour leur carrière ou leur évolution au sein de l’entreprise. Chaque entreprise devrait obligatoirement disposer d’une crèche à proximité pour laquelle elle cotiserait. Il est évident, pour finir, que le rôle des genres doit être profondément remis en question – particulièrement celui de l’homme comme travailleur absent de la famille et de celui de la femme comme seule responsable de la reproduction humaine.

Cordialement,

A. Ginva

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