Nommer l’oppresseur: les hommes

La dénonciation du patriarcat est fondée sur une réalité objective de violences systémiques perpétrées par les hommes à l’encontre des femmes. Lorsque nous dénonçons les violences des hommes, nous énonçons une réalité irréfutable des femmes comme appropriées collectivement par la classe des hommes par le génocide, les massacres, l’hétérosexualité forcée, les violences sexuelles, le mariage, les violences par conjoint, la prostitution, les grossesses forcées et non-désirées, les risques reproductifs du coït, les mutilations physiques et psychiques, la division des tâches, l’esclavage domestique, le dressage à la féminité, etc. 
Les femmes vivent dans une réalité dont les règles, parois et paramètres sont façonnées entièrement par et pour les hommes au détriment direct des femmes, puisque ce sont notre sang et nos corps violés et piétinés sur lesquels les hommes ont bâti leurs empires. L’existence entière des hommes est construite autour de l’accaparement du corps et de l’esprit des femmes, par conséquent notre réalité et nos intérêts sont en tous points antagonistes et contraires aux leurs. Jamais ils ne lâcheront cet ordre des choses et ce que veulent les hommes est de le perpétuer à jamais, quitte à mourir et tuer la terre avec.

Mais combien de femmes m’ont-elles répondu, lorsque je dénonçais les violences des hommes, le système patriarcal des hommes, leurs idéologies et mythes (etc.): 
!! Attention! Ce que tu dis es anti-homme!
Tu vas trop loin!
Tu es trop radicale! 
Tu ne peux pas dire les choses comme ça!
Il ne faut pas détester les hommes!
Les hommes souffrent aussi!
Les femmes participent à leur oppression!
Mon copain (fils, frère, ami, mari, untel…) est gentil d’abord! 
Il faut construire avec les hommes! 

Faisons une expérience. A la place des hommes et des femmes, prenons un exemple que tout le monde reconnaît comme un cas flagrant d’oppression et de destruction massive: celui des nazis contre les Juifs (et Tziganes, homosexuel-les, personnes jugées comme mentalement ou physiquement déficientes, etc.). Donc remplaçons les hommes par les nazis et les femmes par les juifs.

Cela donne: 
A chaque fois que je dénonce la violence des Nazis, le système génocidaire des Nazis, leurs idéologies, propagandes, etc., on me répond:
!! Attention! Ce que tu dis es anti-Nazi!
Tu vas trop loin!
Tu es trop radicale! 
Tu ne peux pas dire les choses comme ça!
Il ne faut pas détester les Nazis!
Les Nazis souffrent aussi!
Les juifs ont participé à leur oppression!
Mon copain Nazi (fils, frère, ami, mari, untel Nazi…) est gentil d’abord! 
Il faut construire avec les Nazis!
Cela vous paraît ridicule? Complètement hors de propos? ça l’est!

Mais du coup, ça m’amène à la réflexion suivante: dans quel cas est-ce que les gens pourraient réellement répondre de cette façon face à une dénonciation de la violence des nazis?  
Dans un cas où les nazis exerceraient encore une emprise sur la population: c’est à dire, un cas où la population serait encore sous terreur de la répression Nazie et n’auraient pas le droit de les critiquer ouvertement sous peine d’être sévèrement punis. 

Si l’on applique cette observation au cas de l’oppression des hommes sur les femmes – Bingo! Ça colle! Dans quel cas se trouvent les femmes actuellement pour répondre de façon aussi indignée et apeurée face à la dénonciation de la violence aberrante des hommes, alors même que cela défend l’intégrité des femmes? Dans un cas où les hommes exercent toujours une emprise sur les femmes: c’est à dire où les femmes continuent d’être sous terreur de la répression des hommes et n’ont pas le droit de les dénoncer sous peine d’être punies. 
L’hérésie suprême, de nommer les hommes.

Les femmes sont les seules à ne pas pouvoir nommer leur oppresseur – aucun autre groupe d’opprimés ne peut témoigner d’une emprise si totale. Toutes les autres classes dominées (les hommes par d’autres hommes) ont su à un moment nommer et clairement identifier qui était leur oppresseur et  revendiquer le fait de s’en séparer: les paysans contre la noblesse, les ouvriers contre les capitalistes, les esclaves des pays colonisés contre les hommes de l’élite occidentale, les juifs contre les Nazis, etc. 
Quant à nous, il nous est impossible de dire que ce sont les hommes qui nous oppriment, et nous recourons sans cesse à des euphémismes ou stratégies incroyables pour éviter de les nommer directement. Nous dirons qu’elle vient du « sexisme », du « genre », des « normes imposées », des « stéréotypes », de « l’inégalité », d’un système diffus qui se reproduit tout seul, ou même que ce sont les femmes qui se l’infligent elles-mêmes – tous des abstractions abracadabrantes pour ne pas mettre le mot sur les agents qui organisent le patriarcat et en bénéficient. 
Pourquoi cette peur de nommer les hommes? Ce tabou est la preuve de leur toute-puissance et de la terreur qu’ils instaurent en nous, même silencieuse et insidieuse – car après des décennies de dressage et de téléguidage patriarcaux, nous avons appris à répéter hébètement leurs sermons, à nous prosterner devant eux et les admirer comme des dieux au sacrifice de nos vies. Le fait que nous n’arrivons pas même à identifier les agents de notre oppression et qu’au contraire nous recherchons en permanence leur présence et leur approbation démontre l’efficacité de notre conditionnement et la colonisation absolue de notre pensée, conscience, espace et corps par les hommes.

Or pour dénoncer une agression ou un système d’agressions, il faut nommer l’agresseur. L’étape première de la libération de son emprise est de pouvoir l’identifier. 

Ainsi des femmes sont encore intimidées par l’étiquette « contre les hommes ». Certaines ressentent le besoin erroné d’établir des distinctions du style « je ne suis pas contre les hommes, mais contre le patriarcat ». Le courage d’être logique _ le courage de nommer _ nécessiterait que nous admettions, nous-mêmes, que ce sont les hommes, uniquement les hommes, qui inventent, planifient, dirigent et rendent légitime le patriarcat. Le patriarcat est la patrie des mâles ; c’est la Terre des Pères ; et les hommes sont ses agents. La résistance principale à la reconnaissance de cette évidence est résumée dans Sisterhood is Powerful : « Penser que notre homme fait exception et que, de ce fait, nous sommes exceptionnelles parmi les femmes » . Il est dans l’intérêt des hommes (selon la façon dont ils perçoivent leurs intérêts dans le patriarcat), et _ de façon superficielle mais suicidaire _ de beaucoup de femmes, de cacher ce fait, surtout à elles-mêmes […] En fait, nous vivons dans une société profondément anti-femmes, une « civilisation » misogyne dans laquelle les hommes s’allient pour faire de nous des victimes, nous attaquant comme personnifications de leurs propres peurs paranoïaques et comme l’Ennemi. À l’intérieur de cette société ce sont les hommes qui violent, qui sapent l’énergie des femmes, qui refusent aux femmes le pouvoir économique et politique. Se permettre de comprendre et de nommer ces faits signifie accomplir des actes anti-gynocidaires. Mary Daly, Gyn/Ecologie



Publicités
Cet article a été publié dans colonisation, hommes, nommer l'ennemi, occultation des violences, occupation, oppression, patriarcat. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

4 commentaires pour Nommer l’oppresseur: les hommes

  1. mauvaise herbe dit :

    Nous sommes rares, et même parmi celles revendiquées comme féministes radicales, à défendre la nécessité de nommer, d'identifier l'ennemi.
    La plupart éprouvent le besoin de baliser les termes de leur lutte en précisant que les hommes ne sont évidemment pas leurs ennemis, que le seul ennemi est le patriarcat!
    « le patriarcat » comme un concept un peu abstrait et tout à fait dépolitisé.
    Combien de fois, ai-je été traité de misandre, de « responsable de la diabolisation de nos luttes » par des femmes qui se disaient féministes, parce-que je rappelais la nécessité de nommer l'ennemi, combien se sont désolidarisées sur des forums au moment ou je disais que les hommes étaient nos ennemis politiques, et que ma misandrie supposée procédait d'une stratégie politique de contre-violence,

    Dans l'esprit notamment du sublime texte de Christiane Rochefort  » Définition de l'opprimé » (http://1libertaire.free.fr/Rochefort01.html)
    Ces courts extraits de Malcom X
    largement transposables à nos luttes :

    « (…)Ne cherchez donc pas à vous faire des amis de gens qui vous privent de vos droits. Ce ne sont pas vos amis, mais vos ennemis. Traitez-les en ennemis, faites-leur la guerre, et votre ennemi vous respectera, nous vous respecterons. Je le dis sans haine ; ce sentiment m’est étranger : je n’ai pas la moindre haine pour qui que ce soit. Mais j’ai quelque bon sens et je ne laisserai pas un homme qui me hait me dire de l’aimer. Ce n’est pas dans mes façons. Vous, qui êtes jeunes et qui commencez à réfléchir, vous ne l’admettrez pas non plus. Vous ne vous laissez prendre à ce piège que si vous y êtes poussés par quelqu’un. Et ce quelqu’un n’a pas votre bien à cœur.7
    l’amour prioritaire des siens et la colère salvatrice(…) »

    « (…)Ne transformez pas l’esprit de l’homme blanc – vous n’y parviendrez pas, et tout le battage que font ceux qui veulent en appeler à la conscience morale de l’Amérique – la conscience morale de l’Amérique est faillie.4
    Ils ne s’efforcent pas de mettre fin à un mal parce que c’est un mal, ou parce que c’est illégal, ou parce que c’est immoral ; ils n’y mettent fin que si cela constitue une menace pour leur existence.(…) »

    Malcom X

  2. A. Ginva dit :

    Merci pour ces extraits. Oui c'est tout à fait transposable! Et c'est certain que nous ne convaincrons jamais les dominants par le raisonnement, l'éducation, ou en leur expliquant patiemment comme à des enfants – c'est une perte de temps. Au mieux, ils ne font que semblant de nous écouter – au pire, ils réutilisent et récupèrent le féminisme pour le retourner contre nous. c'est encore une manière de nous vampiriser. Toute négociation « pacifique » est impossible et illusoire tant qu'ils sont armés jusqu'aux dents contre nous. Ils savent très bien ce qu'ils font, et pourquoi ils le font, ils n'ont pas besoin de nous pour l'apprendre (il n'y a que les femmes qui ne se rendent pas compte de l'oppression).

    Le système ne changera que si les hommes y seront contraints, que s'ils subissent un choc sur leur existence tellement monstrueux qu'ils n'ont pas d'autres options que de cesser leurs viols et tueries.

  3. Euterpe dit :

    Tout à fait d'accord

  4. Anonymous dit :

    « Au mieux, ils ne font que semblant de nous écouter – au pire, ils réutilisent et récupèrent le féminisme pour le retourner contre nous. c'est encore une manière de nous vampiriser. Toute négociation « pacifique » est impossible et illusoire tant qu'ils sont armés jusqu'aux dents contre nous. « 
    Exactement.

    Faut dire qu'on est coincées, si on assume cette position ouvertement partout, la peine est immédiate: ostracisme, pas de boulot, difficile d'obtenir de l'aide en cas de problèmes, harcèlement moral, acharnement psychologique de certain-es (« tu es parano », « tu es folle » etc.) pour nous remettre dans la bonne voie…je comprends que ce soit dur pour les femmes de dire, ou même de penser que les hommes nous oppressent: c'est l'instinct de survie (puisqu'on nous a éduquées par la terreur d'être « abandonnées » par leur monde-le seul valable) qui nous musèle.

    J'aimerais bien qu'on ait un instinct de survie un peu plus bagarreur. :/
    D'autant que comme écrivait Audre Lorde, « notre silence ne nous protègera pas ».

    I write for those women who do not speak, for those who do not have a voice because they were so terrified, because we are taught to respect fear more than ourselves. We've been taught that silence would save us, but it won't.
    Audre Lorde

    Lora la rate

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s