Un test simple pour prouver un viol*

Nous les féministes nous prenons toute plainte de viol au sérieux: comme pour une personne qui viendrait à l’hôpital se plaignant d’une douleur atroce à l’estomac, nous partons du principe que cette plainte est vraie et nécessite une intervention immédiate. Nous évaluons l’urgence des soins nécessaires puis focalisons notre recherche des preuves du viol dans les éventuelles conséquences psychotraumatiques chez la victime ainsi que dans son récit de l’agression afin de reconstituer avec elle la stratégie d’emprise de l’agresseur.

Et je vous assure, il y a toujours une stratégie d’agresseur. Autrement dit, il n’y a jamais de viols inconscients, pas faits exprès. Jamais. Même les viols où l’homme n’a apparemment rien eu à faire pour imposer la relation – car le simple fait qu’il bande aura pu suffire pour que la femme se sente dans l’obligation de s’y soumettre, si la peur de refuser est suffisante. C’est de ces viols là que je veux parler.

Les hommes savent parfaitement la terreur « de déplaire » (ou l’obligation absolue « de plaire ») que les femmes leur vouent, et ils l’instrumentalisent pour imposer aux femmes des rapports qu’elles ne veulent pas.
Nous sommes nombreuses à témoigner avoir subi des rapports ou gestes non-désirés (des viols) par ce « sentiment d’obligation » ou « sentiment d’interdiction à refuser ». L’efficacité du système de terreur des hommes est telle qu’il aura suffi à l’homme de nous payer un verre, le ciné, l’hôtel, de nous faire un sourire, un jugement sur notre corps compliment, de faire semblant de nous écouter trois minutes, de nous inviter chez lui, de commencer à nous embrasser, de bander (etc) pour nous ligoter à l’obligation de se soumettre au rapport qu’il initie. Leur crime peut se faire presque sans effort, telle est la culpabilité et la terreur de leur refuser inculquée en nous. Dans ce cas, leur stratégie d’agression est claire: organisation sociale de notre terreur, de notre dépendance affective et économique afin de briser nos résistances et nous dresser à l’obéissance, puis instrumentalisation de cet état de fait pour nous soumettre à des rapports que l’on ne désire pas.

L’organisation sociale de la terreur peut se résumer de la façon suivante: Détruites par une société mâle qui nous haït, des décennies d’endoctrinement misogyne, de maltraitances et de violences sexuelles, abandonnées, exilées, étrangères à nous-mêmes, traînées dans la complicité de notre propre destruction, nous sommes réduites à nous détester et à détester nos semblables.

En même temps que notre destruction les hommes organisent les moyens pour nous leurrer à eux afin de mieux nous isoler et nous maintenir sous leur emprise, pour que l’on ne s’échappe pas et briser nos résistances à notre expropriation. Outre l’accaparement des moyens de survie des femmes (qui les force à dépendre d’un homme pour vivre contre quoi elle doit céder ses fonctions reproductives et donc subir des viols à répétition + grossesses forcées – voir Paola Tabet) les hommes organisent également la dépendance affective des femmes, en se présentant comme seuls recours affectifs, en les dressant à croire qu’elles ne sont rien sans les hommes, qu’elles doivent dévouer leur vie entière à rechercher leur attention sadique jusqu’à voir des actes d’humiliation et d’annihilation comme le signe d’une attention favorable, qu’ils présentent perversement comme du romantisme, de l’amour, hétérosexualité, du désir ou de la séduction.

Mais pour expliquer cette stratégie à des gens qui ne veulent rien entendre de la domination des hommes sur les femmes, ça peut prendre 10 ans, c’est pas très efficace. Il existe un raccourci simple pour prouver qu’il y a eu viol.

Un viol est un rapport non-désiré. Je ne parle pas de consentement car le consentement peut s’extorquer par la contrainte, alors que le désir, non.
Rappel: la qualification du viol se situe, à mon avis
1: dans l’affirmation de la victime (toute femme sait si elle a désiré ou non) et/ ou
2: dans l’observation des conséquences de l’agression sur la victime, et/ou
3: dans l’analyse du comportement de l’agresseur: Ce qu’il a manqué de faire (ignorance délibérée du désir de sa partenaire), ce qu’il a fait (stratégie de l’agresseur/contrainte/ emprise /violence/ menaces / surprise..) et ce qu’il est par rapport à la victime (ascendant, ayant autorité, beaucoup plus âgé, conjoint, etc).

Je pars du principe que toute personne qui fait quelque-chose à une autre personne dans une relation sensuelle/sexuelle a une responsabilité éthique et morale de s’assurer sans le moindre doute que la partenaire à qui il fait la chose le désire pleinement et ce de manière éclairée, affirmative, en toute liberté et à tout moment de la procédure. Dans le cas contraire, on entre dans une relation d’unilatéralité où l’autre n’est qu’un moyen pour se procurer du plaisir, et là, on peut parler de viol.

Le test est le suivant. Ce sont des questions à l’agresseur pour savoir s’il s’est soucié ou non du désir de sa partenaire:

1. Avant d’initier l’acte, qu’avez-vous fait concrètement pour être sûr que si votre partenaire ne désirait pas tel acte, elle puisse le cesser immédiatement?
 

2. Avant d’initier l’acte, qu’avez-vous fait concrètement pour être sûr que, au delà du moindre doute et à tout moment, elle désirait pleinement l’acte?

3. Avant d’initier l’acte, qu’avez-vous fait pour exclure à tout moment et de fait toute situation de contrainte susceptible d’empêcher la partenaire de refuser ou d’accepter en toute liberté?

Les rapports suivants excluent toute possibilité de libre refus ou acceptation de rapport:

  • Hiérarchie
  • Minorité
  • Conscience altérée par les drogues (alcool, autre)
  • Dépendance économique, matérielle, affective
  • Conscience altérée par l’emprise psychologique
  • L’usage force, la menace, la surprise
  • La prostitution / le contrat / le fait de donner de l’argent
  • Un état de faiblesse ou de vulnérabilité (physique, psychologique) extrême chez la victime
S’il est incapable de répondre à au moins une de ces questions et qu’il n’a rien fait pour être sûr que sa partenaire désirait pleinement, en toute liberté et à tout moment, alors il n’a aucun moyen de prouver qu’il n’y a pas eu viol, car il n’a juste aucun moyen de prouver qu’il y avait une absence totale de contrainte. S’il ne s’est pas soucié de ce que ressentait sa partenaire et qu’il ne lui pas laissé l’opportunité d’exprimer clairement son désir, il a démontré sa volonté de poursuivre quel que soit son désir. Donc à priori, il est un violeur car il était dès le départ dans une disposition évidente d’ignorer l’intégrité physique de sa partenaire, de la considérer comme un moyen pour ses propres fins et non comme un être humain autonome et intègre – ce qui est une déshumanisation, une cadavérisation de l’autre.
Conclusion: TOUS les violeurs sont conscients qu’ils mettent en place une stratégie, car ils sont AU MOINS conscients d’avoir ignoré le désir de l’autre et d’avoir évité de prendre en compte le désir de l’autre.

*j’avais initialement écrit sur le sujet dans un commentaire sur le blog féministes radicales ici, et ça a été cité ici – c’est ce qui m’a poussé à développer le thème sur un post. 

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4 commentaires pour Un test simple pour prouver un viol*

  1. elihah dit :

    « Un viol est un rapport non-désiré. Je ne parle pas de consentement car le consentement peut s'extorquer par la contrainte, alors que le désir, non. « 
    C'est la différence entre céder et consentir, confer N.Matthieu dans l'Anatomie Politique

  2. A. Ginva dit :

    Oui je connais cette référence merci de l'avoir citée!
    Cependant j'utilise le mot désirer à la place de consentir, car consentir peut très bien être céder. Seul le désir ne peut pas s'extorquer.

  3. elihah dit :

    🙂
    Effectivement.

    Quoique la psychologie humaine soit assez compliquée pour que le désir sexuel puisse être formaté a être généré par l'abaissement/le reniement de soi(et non je ne parle pas de pratiques SM), puisqu'il est au croisement de l'histoire singulière et du conditionnement social (pas bien loin de ce qui est exploré dans cet article donc).

  4. A. Ginva dit :

    Oui le désir est formaté par la violence
    mais je dissocie les syndromes d'attachement traumatique et d'excitations génitales liés au stress, qui ne sont pas du désir mais de l'ordre de la peur / du trauma,
    et le désir intègre qui est le contraire d'un arrachement à soi-même ou une perte ou un abandon de soi.
    A l'heure actuelle je ne sais réellement pas ce qu'est le désir « intègre » (je n'ai pas d'autre mot, peut-être que j'en trouverai).

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