Bande de filles – analyse du film

Je dois dire qu’en tant que cinéaste, Céline Sciamma a un talent et une qualité de filmer exceptionnels.

Mais… Ce film est une déception, d’un point de vue féministe. Je ne suis pas non-plus surprise, dans la mesure où j’avais vu le film « Tomboy », qui en fait présente les mêmes problèmes que pour le film « Bandes de filles », puisqu’elle y réutilise les mêmes procédés d’image et de narration simplement qu’elle a troqué le cadre, le lieu, les personnes, le contexte socio-culturel avec un autre.

Avant de poursuivre, je voudrais simplement dire que ma critique n’est absolument pas contre le travail de Céline Sciamma en tant que tel mais sur l’approche filmique où pèse fortement le point de vue du dominant, au détriment d’un point de vue gynocentré (centré sur les femmes). Cette critique s’applique évidemment sur 99,99% des films qui sont évidemment bien pires que celui-ci, mais la raison pour laquelle j’ai choisi d’écrire sur ce film en particulier est parce qu’il est présenté comme film féministe, et je voudrais émettre plusieurs bémols sur ce point, et aider à comprendre pourquoi en soi filmer des femmes marginalisées n’est pas nécessairement féministe.

Bande-de-filles

Des femmes absentes d’elles-mêmes :

Son film demeure rivé à la surface de ses personnages, c’est à dire à l’apparence qu’elles prennent et les comportements sociaux qu’elles adoptent dans un contexte donné. Le sujet, en fait, ne sont pas les quatre filles de la bande, mais la « performance de genre », le travestissement changeant entre masculin et féminin… J’en dirai davantage sur l’idéologie derrière le concept « d’identité de genre » défini comme une « performance », pour l’instant je reprendrai simplement ce terme avec des guillemets.

Ça donne, d’abord, un film sans sujet (en tant que sujet humain), puisque le sujet du film (le thème) n’est pas une ou des personnes ainsi que leur histoire mais cette entité indéfinissable qu’est la « performance de genre ». C’est à dire que les femmes du film ne sont pas sujets mais simplement des véhicules, des courroies pour ce sujet central qui est la transformation d’un ensemble de choix vestimentaires, de maniérismes et de comportements donnés à un autre, changeant en fonction de « l’identité de genre » choisie. En tant que véhicule à « performance », les quatre filles sont interchangeables, toutes les mêmes. On aurait pu voir d’autres filles, dans d’autres tours, ça aurait été le même film.

C’est donc un film d’un point de vue dissocié, sur des filles anesthésiées. On est données à voir des femmes absentes d’elles mêmes, puisque cette non-entité (la « performance de genre ») fait écran entre noues et elles, entre elles et elles. Cantonnées dans une observation extérieure, on reste spectatrices de manifestations qui ne leur appartiennent pas, qui leur sont plaquées par les dominants (les hommes de leur groupe d’une part, et les hommes blancs dominants d’autre part). Comme si l’on ne voyait que leur fantôme déambuler et que la seule réalité concrète c’est ces bouts de vêtements, de maquillage, de gestes, qui ne leur appartiennent pas vraiment. L’on n’entrevoit pas de volonté, pas de caractère propre en dehors de ces rôles qu’elles s’efforcent de jouer, si ce n’est la volonté de la personnage principale de passer de coquille en coquille. On a envie de secouer les femmes, qu’elles prennent vie, d’entrevoir leur humanité, leur résistance qui leur est sienne sous cette couche de stigmates qui les recouvre et enterre.

De fait, on en ressort avec un sentiment de vide.

Ce qui est montré sans être dénoncé, est soutenu :

Si l’on montre de la violence à l’encontre des opprimées (ou entre les opprimées) ou des clichés haineux sur elles sans les critiquer ouvertement, sans les placer dans le contexte d’oppression qui permet d’identifier les responsables de ces violences et contraintes, sans montrer les opprimées comme sujets (et non dissociés) ça revient à réaffirmer le point de vue du dominant sur ces violences.

Une collection de stigmates misogynes et racistes :

J’étais venue dans l’espoir d’en apprendre quelque-chose sur la vie de femmes en banlieue, un aspect de leur vie en dehors des représentations stigmatisantes (ou une moins une forme de résistance à celles-ci), de découvrir des femmes fortes : mais pour un film qui se veut réaliste, la seule chose que j’ai pu apprendre, c’est que les femmes noires en banlieue sont effectivement l’incarnation de tous les clichés sexisto-racistes qui leur sont attribués par les dominants : braillardes, en échec scolaire, bling bling, se battant avec d’autres femmes et s’insultant à la moindre occasion (misogynes), voleuses, racketteuses, ultra féminines ou ultra-masculines, écoutant de la musique forte dans le RER, imitant des logiques de gang des hommes, dont l’unique activité est d’aller à la défense, faisant des concours de hip hop, martyrisées par les hommes de leur quartier et de leur famille (il n’y aurait que dans les banlieues où les hommes seraient frontalement violents), prises dans des réseaux mafieux de drogue, faisant des enfants à 15 ans, et dont la mère travaille comme femme de ménage dans des grands bureaux ; toutes vivant dans des tours et des quartiers très très glauques sans aucune forme de vie et d’activité en dehors de ces représentations mentionnées ci-dessus (même pas de voisine qui dit bonjour, de mémé qui revient du Proxi du coin avec son cabas, que sais-je…).

Il n’y pas de dispositif dans ce film qui permet de dénoncer ces clichés, ne serait-ce qu’en montrant que certaines filles peuvent se vivre autrement qu’à travers les yeux du dominant, même pendant de brefs instants. Même avec le recul donné par les travestissements successifs que prend la personnage principale (de fille rangée à membre d’un gang de filles ultra féminin à victime/membre d’un gang d’hommes mafieux, où elle jongle entre travestissement féminin et masculin), c’est le travestissement féminin/masculin qui est sujet à transformation, et non les clichés et stigmates sur la réalité et la vie des femmes de banlieue en tant que telles, qui eux restent figés tout au long du film.

J’ai fortement le sentiment de voir un film ethnologique qui s’introduit dans une communauté que la réalisatrice ne connaît pas, qu’elle représente uniquement par le miroir stigmatisant que leur renvoie les dominants, par un prisme qui ne fait que renforcer leur altérité. Sans jamais vraiment leur donner la parole, sans remettre ces rituels dans un contexte socio-politique et sans les montrer en dehors de ces rituels.

La violence déréalisée :

En ce qui concerne la violence des hommes, bien que les hommes soient clairement identifiables comme « méchants » (sauf le petit copain de la personnage principale, où les rapports sont complètement érotisés) leur violence est montrée comme des fragments déconnectés de la vie des femmes, puisqu’en dehors de ces faits elles sont dans des modes de dissociation collective en enfouissant leur douleur dans des apparences préfabriquées, et aucun lien explicite n’est fait entre les deux « vies ». L’effet est assez schizophrène, et on n’a jamais accès à une forme de révolte, de haine ou de volonté de libération consciente, intentionnelle, formulée. Je trouve ce choix assez sadique envers les personnages et les femmes qui regardent : même si la colonisation psychique est effectivement une réalité chez toutes les femmes sous contrôle très fort, montrer des femmes tout le temps dissociées sans moyen de rompre cet effet de stupeur et de sidération que causent les violences, sans moyen de faire le lien entre les violences et ces comportements colonisés, sans instant de lucidité ou de conscience, ben… c’est dissociant. Ça ne fait que se greffer à notre propre dissociation, celle de faire comme si les violences n’existaient pas, de vouloir continuer à vivre comme si rien ne s’était passé, etc.

Je trouve aussi qu’il y a une fascination morbide à se cantonner sur les travestissements des personnages alors qu’elles sont en pleine détresse, qu’elles sont bombardées de toutes part et que les vrais enjeux de leur survie ne se jouent absolument pas dans ces détails vestimentaires mais dans les contraintes matérielles à leur autonomie. Comme si on filmait de près les transformations en surface d’une souris torturée dans un laboratoire, et que ce contexte de torture est complètement zappé. C’est déréalisant, ça fait à côté de la plaque : se focaliser sur les effets esthétiques de la violence sur les victimes c’est une façon de s’en dissocier.

Quant aux scènes des violences entre femmes, pas de remises à l’endroit… Ça fait mal à voir.

Encore une chose : comme par hasard, les seuls films diffusés dans les salles de France où l’on peut voir la violence frontale des hommes contre les femmes, c’est soit des films réalisés par des étrangères sur leur propre pays (qui sont d’ailleurs souvent excellents, je pense notamment à Wadjda ou Le procès de Viviane Amsalem), soit des films français se cantonnant sur des micro-groupes d’hommes opprimés en France (les mecs de banlieue), ou sur la violence d’un seul homme (un conjoint violent, un proxénète, un violeur… et d’autres hommes sont typiquement montrés comme sauveurs ou gentils). Dans les deux cas, ça n’attaque absolument pas le patriarcat français ou occidental dans son ensemble, ça va même dans son sens. Ce genre de films sont diffusés parce que ça efface tout simplement l’organisation globale et ultra hiérarchisée de la violence patriarcale. De plus, montrer certains oppresseurs du doigt et pas d’autres c’est diviser les femmes entre elles (certaines seraient des « vraies » opprimées et d’autres non).

La performance de genre, ou l’influence de la théorie queer sur les lesbiennes qui font du cinéma.

Pour finir, c’est quoi cette « performance de genre » que s’attache à filmer Céline Sciamma, d’abord ?

La performance de genre, c’est une idée qui vient des queers (des hommes gays) et des « études de genre », et qui a surtout été théorisé par Judith Butler, elle-même reprenant les théories postmodernes d’hommes gays tels que Foucault, Deleuze, qui sont des virils masculinistes de premier ordre. Toutes ces théories postmodernes sont des retours de bâton anti-féministes, survenus méthodiquement après le mouvement de libération des femmes.

La théorie queer sur le genre part du principe que les rôles assignés aux hommes et aux femmes seraient des identités changeables, transformables, quelque-chose avec lequel on peut « jouer », passer de l’un à l’autre comme on changerait une chemise. Le genre, en tant qu’identité, ne serait qu’une performance permanente, un déguisement et un ensemble de rituels qu’on jouerait. Ce qui est défini comme oppressant ne sont pas les hommes et leurs violences contre les femmes, mais le fait d’être assigné à un « genre » à la naissance et donc de ne pas pouvoir exprimer l’identité de genre quand on veut et comme on veut.

Cette vision est postmoderne parce qu’elle est individualiste, anti-féministe, anti-matérialiste (dénie les rapports d’oppression qui fabrique cette hiérarchie binaire et attribue la responsabilité de l’oppression à une question de choix individuel chez l’opprimée).

D’abord, les assignations à la caste des hommes ou des femmes ne sont pas interchangeables, puisqu’ils sont le produit d’une oppression qui se maintient par la violence. Quand bien même on déciderait individuellement de se couper les cheveux et s’habiller comme un homme voire de se couper les seins et les ovaires, cela ne noues donne pas pour autant accès aux pouvoirs et protections des hommes (pire, dans le cas où on se mutile le corps, ça ne fait que noues… mutiler). Le système d’oppression exclut par définition cette possibilité de changer de caste, puisqu’elle contraint le groupe opprimé à rester opprimé. Seule une libération collective et une destruction concrète du pouvoir des hommes à noues opprimer peut attaquer l’oppression patriarcale et notre assignation à la soumission sexuelle aux hommes.

De plus la féminité ne peut être une identité pour les femmes, quelque-chose de positif qui construirait notre subjectivité ainsi que notre appartenance à un groupe : au contraire elle anéantit notre être, noues isole des autres et rompt notre appartenance à l’humanité.

L’habillement « féminin » nous est imposé uniquement pour nous marquer en tant que caste inférieure dans l’espace public, et comme cible à agresser sexuellement (maquillage, voilement, couleurs et formes spécifiques pour les femmes) ; pour nous chosifier (vêtements qui mettent en étalage notre corps comme un ensemble de morceaux à être attrapés et chosifiés par les hommes ; soutien-gorge, etc) pour limiter notre liberté de mouvement, nous handicaper, nous priver de nos sensations et des protections au chaud, au froid et aux intempéries que sont sensés accomplir l’habillement (talons hauts, vêtements trop serrés, trop fins et trop courts, etc.) et pour susciter la haine et le dégoût de soi (industries cosmétiques basées sur la mutilation, la dévalorisation et la persécution).

Les rires et sourires nerveux chez les femmes, le fait de ne pas prendre de place, de se mouvoir de manière indécise et craintive, de parler avec une voix aigüe, d’avoir le regard dissocié, de chercher l’attention des hommes sont un ensemble de gestes et de manières qui sont obtenus par une succession de violences permanentes et quotidiennes des hommes, qui noues contraignent à adopter des comportements de soumission à eux, parce qu’on a peur de leur violence. Ces comportements sont liés au fait concret d’être opprimées par les hommes, et ne sont pas simplement le résultat d’une socialisation culturelle et identitaire.

Seule la virilité peut être définie comme identité en ce qui concerne les hommes, car elle est source de valorisation, les construit en tant que sujets inviolables et cimente leur appartenance au groupe dominant. Toutefois ce n’est pas cette identité en elle-même qui leur confère leur pouvoir d’opprimer mais la violence concrète qu’ils organisent contre les femmes et qui assure à chaque homme des privilèges, acquis et pouvoirs sur les femmes. L’identité ici sert à leur rendre cette violence socialement acceptable et à briser leur empathie pour leurs victimes. Qu’ils rejettent ou non certains aspects de la virilité (comme mettre des cravates, se couper les cheveux courts, marcher et regarder comme une brute…) ne change rien au fait qu’ils maintiennent leur pouvoir de classe tout au long de leur vie.

Bref, je m’étale… Tout ça pour dire que la démarche de Céline Sciamma, celle de se focaliser uniquement sur le travestissement, « la performance de genre » ne sort pas de nulle-part. De fait, l’approche de la réalisatrice, en tant que Lesbienne, est influencée par le milieu LGBT (réquisitionné par les hommes gays) d’où proviennent toutes les idéologies et pratiques queer qui ont totalement infiltré les milieux féministes, en particulier féministes lesbiens, dans le but de supplanter nos théories avec des concepts négationnistes « queer ». Une idéologie qui est délibérément déréalisante, dissociante, car elle nie les rapports d’oppression structurels et s’obnubile sur des stratégies de survie des opprimées imposées en amont par les hommes (donc qui ne noues libèrent pas, qui ne noues permettent pas de conscientiser notre oppression et au contraire continuent de noues enfermer dans le système hiérarchique des hommes).

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15 commentaires pour Bande de filles – analyse du film

  1. dit :

    Bonsoir,
    Ravie de retrouver votre blog.
    J’ai lu avec attention votre critique sur le film.
    J’apporte ici ma propre analyse – sans doute formulée un peu maladroitement, à chaud.

    Je suis mitigée suite à votre critique. Le film est peut-être maladroit mais je trouve qu’il a le mérite de REPRÉSENTER et rendre visibles des femmes noires, jeunes, vivant en banlieue et il représente une réalité, parmi tant d’autres. Que des mêmes personnes dominantes (classe sociale) critiquent le film parce que ça ne correspond pas à *leur* vision, parce que ça les dérange, me met mal à l’aise.
    Je vis en banlieue, pas en cité il est vrai, mais pas loin non plus, je suis racisée, et ce film ne me paraît pas plus irréaliste que les 3/4 des films français dépeignant des bourgeois parisiens, blancs, et leurs névroses, histoires d’amour, etc. (C’est une réalité, parmi d’autres également).

    J’ai vu plein de gamines enthousiastes dans la file d’attente pour aller voir ce film, pour enfin voir au cinéma un quotidien qu’elles vivent. Ce quotidien existe pour des milliers de jeunes femmes, quand bien même il soit empreint de ce qu’on combat en tant que féministe.

    C’est très important de pouvoir s’identifier. De se voir représentée. Critiquer ce film ce film je trouve ça triste, même si évidemment toute critique s’entend. Je serais plus pour critiquer les rôles accessoires (token) de femmes noires toujours en second rôle. Ou les rôles clichés. Ici il y a de la vérité. Dans le coeur du film.
    Quand vous dites ‘je souhaitais en apprendre plus sur les femmes qui vivent en banlieue’… Ca sonne vraiment « étude ethnologique ». Et ça, ça me met réellement mal à l’aise car cela donne l’impression d’aller vouloir faire une tour au zoo. Ca décrédibilise votre analyse du film encore plus.
    Le film déçoit sans doute le féminisme « bourgeois » (bourgeois n’est pas péjoratif – je l’utilise comme classe sociale) qui ne vit pas dans le même prisme, environnement et se voit dérangé par des représentations qui lui sont étrangères. Soit.
    Mais je ne pense pas qu’il déçoive les premières concernées.

    Ce sont des réalités sociales et raciales (sens de race, construction sociale basé sur le physique) qui sont éloignées quand on ne navigue pas entre les deux. (J’ai un peu cette « chance »).
    Ce film dépeint une réalité qui existe et que l’on côtoie quand on vit avec, tous les jours. Qui n’est pas plus cliché que certains films où sont dépeins des « bobos », des riches, des gens aisés, blancs… Qui eux aussi, trempent aisément dans les clichés exacerbés par les films. La caméra est une loupe.
    Je pense qu’ ici il vous est difficile voir impossible de sortir de *vos* propres représentations.
    Je n’arrive pas à mieux formuler pour le moment.

    Féministement.

    • aginva dit :

      Bonjour, merci pour votre commentaire.

      Tout d’abord, je me rends bien compte que le film rend visible une population habituellement ignorée dans les films français. Ce n’est évidemment pas cela en soi que je critique. Mais rendre visible un groupe d’opprimées en ne filmant uniquement la manière dont elles sont colonisées, ne veut pas dire dénoncer cette colonisation. Selon la manière dont on la montre, ça peut soit la reproduire, soit la déconstruire, et là, ça ne dénonce rien, ça renforce un groupe encore plus dans leurs stigmates, ceux qu’on leur impose, et l’image qu’elles doivent donner d’elles vu de l’extérieur.

      Le problème n’est pas que la représentation soit réaliste ou pas, car de fait elle l’est. Je l’ai d’ailleurs souligné, que les personnes colonisées se vivent à travers les stigmates qu’on leur impose, à travers le discours et le point de vue du dominant, et ce, quel que soit le groupe colonisé.

      Tu peux faire une fiction sur un groupe de femmes en situation de prostitution qui s’en prennent souvent à d’autres femmes et affirment que c’est leur travail, sans montrer aucun autre point de vue que celui-ci sur la prostitution; un film sur des femmes victimes de violences par conjoint qui disent aimer leur bourreau et insulter les ex-femmes de celui-ci (sans montrer aucun autre point de vue sur la violence par conjoint), puis les filmer dans l’accomplissement de leur devoir de féminité, sans remettre ces gestes dans le contexte sociio-politique du patriarcat. Etc. Tous ces films seront en effet très réalistes, car ce vécu dissocié, colonisé, est celui d’une majorité de femmes sous contrôle des hommes. Mais ça n’en fera pas des films féministes! De fait, ça sera des films misogynes puisque les femmes sont montrées uniquement du point de vue du colon, c’est à dire le colon intériorisé par la victime, ce à quoi le colon veut réduire sa victime.

    • aginva dit :

      Oui, en effet, j’espérais voir une réalité que l’on ne voit pas habituellement, notamment découvrir des formes de résistance chez ces femmes auxquelles l’on n’a pas accès, et découvrir des mécanismes particuliers de l’organisation de la violence par les hommes que je n’aurais pas perçus. J’y serais venue avec les mêmes attentes pour tout film montrant un groupe de femmes venant d’une classe peu visible – qu’elles soient affiliées aux hommes d’en bas ou d’en haut de leur échelle patriarcale.

    • aginva dit :

      En ce qui concerne la dissociation des femmes dans le film, j’ai rarement vu des femmes aussi peu sujets dans un film – sauf dans le film précédent de Sciamma, « Tomboy », pour lequel mes critiques s’appliquent exactement de la même manière, (sauf qu’ici elle s’agit d’une ado lesbienne blanche de classe moyenne — et là, personne ne me dit que je suis bourgeoise de critiquer ce film! A moins que je sois lesbophobe – ou pire transphobe, puisque la très jeune femme se travestit)

      et me fait également penser au le film « la vie domestique » (bon la vie domestique était un torchon d’un point de vue cinématographique et mise en scène, alors que Sciamma a un talent de filmer hors pair) pour lequel j’ai eu exactement la même impression qu’on filmait des femmes totalement en surface, la même impression d’une démarche de femme qui cherche à filmer les femmes mais qui n’est pas encore capable de considérer les femmes comme des sujets, et le sujet en fait c’est pas les femmes, mais la condition des femmes, donc des trucs qui font cliché sur la vie des femmes, et on ne dépasse jamais l’avant-plan des stéréotypes sexistes, et on reste avec des personnages creux avec une histoire creuse.

    • aginva dit :

      ta réaction sonne un peu: « tu n’es pas de ce milieu là, donc t’as pas le droit d’avoir un avis sur ce milieu ». Tout comme quand on dit « tu n’as pas vécu tel truc, alors t’as pas le droit de juger ». Sauf que si, on peut tout à fait juger des choses qu’on n’a pas vécues, et c’est même une obligation morale lorsqu’elle s’agit de violences et d’oppression. Ce n’est pas parce qu’on n’a pas vécu la prostitution qu’on peut pas prendre de position contre et juger que la prostitution c’est une violence inouïe pour les femmes. Ce n’est pas parce qu’on a pas survécu à une gurre (ouverte) qu’on peut pas avoir de jugement moral sur la guerre.

      Ce type de procédé, « t’as pas vécu donc pas d’opinion », c’est typiquement une réaction pour faire taire les femmes, pour noues interdire de dénoncer les violences des hommes contre les femmes. Or non seulement en tant que femme on a suffisamment subi d’oppression masculine pour en comprendre toutes ses déclinaisons, mais de plus on n’a pas besoin d’avoir subi absolument toutes les formes d’oppression et de violences qu’infligent les hommes (heureusement!!) pour les analyser et les dénoncer.

    • aginva dit :

      Pour finir, je vais redire quelques mots sur la notion fumiste de « bourgeoise » en ce qui concerne les femmes, mais là je dois filer, je reprendrai le fil plus tard.

  2. dit :

    Merci pour votre réponse. Non aucune tentative de silenciation de ma part. Je pense qu’il n’est pas obligatoire de faire parti d’un milieu/système pour en parler, sinon on ne pourrait pas parler de grand chose, ni combattre plein d’injustices, sous prétexte qu’on ne serait pas concernée.
    (Vivre une oppression n’est pas obligatoire pour la combattre, si ce n’est qu’on la subit, ou non, mais dans les deux cas on se doit de la dénoncer).
    Après pour le terme « bourgeoise » je ne présuppose rien, je le mets en opposition avec le milieu social dépeint dans le film mais il n’y a rien de péjoratif dedans.
    Pour le film Tomboy, je ne l’ai pas vu. Du coup je ne sais pas quoi en rapporter.

    • aginva dit :

      Désolée, je sais qu’elle n’y a pas de tentative de silenciation de votre part

    • aginva dit :

      enfin pas délibérément en tous cas, mais j’ai cru qu’elle y avait une insinuation dans le sens décrit plus haut.

      Même si voues n’y mettez rien de péjoratif dans le terme « bourgeoise », ça ne change rien au fait qu’il est utilisé de manière systématique contre les féministes dans un sens péjoratif, comme insulte et culpabilisation toujours dans un contexte de dénonciation de violences des hommes. Alors que d’un point vue purement marxiste et matériel, aucune femme n’est bourgeoise mais seulement l’esclave d’un bourgeois. (voir l’article de Christine Delphy « nos amis et nous », sur ce sujet disponible en ligne).

    • aginva dit :

      Pour revenir sur le film, une amie m’a fait remarquer une chose pertinente: c’est que la personnage principale passe d’une cage, d’un mode d’enfermement à une autre, pour à chaque fois finir par le rejeter: elle fuit et rejette la contrainte d’aller en école technique; elle rejette la voie que lui propose sa mère, celle de travailler dans un ghetto comme femme de ménage; elle rejette la tyrannie de son frère; elle finit par rejeter le modèle de gang de filles; puis rejette le mariage que lui propose son copain, et finit par rejeter le gang de mafieux.

    • aginva dit :

      mais dans ce sens, le gang de filles n’est qu’un support, un moule dans lequel elle se fond pour survivre, puis elle passe à un autre. Et on n’entend plus jamais parler des filles de ce gang, ce qui montre à quel point leurs liens étaient superficiels, c’était une façade, pour survivre, pour donner l’impression d’être fortes dans un monde d’hommes.

      C’est ça qui fait mal dans le film surtout, c’est la vacuité des liens entre les femmes dans le gang de filles. Comme me disait cette amie, on s’ennuie même, on voit les femmes déambuler et faire les choses de gang de filles dans la cité, mais pas d’histoires à elles.

      J’ajoute simplement des réflexions au fur et à mesure des échanges.

  3. dit :

    Ah effectivement, le terme « bourgeois » est connoté et donc finalement biaise mon propos. Désolée.
    Sinon c’est justement très intéressant les commentaires que vous ajoutez, car moi même je me repasse le film dans la tête en y ajoutant ces nouveaux points de réflexion. Du coup je comprends mieux l’article à la base.
    Cela dit, je ne sais pas si les relations sont si superficielles que cela, entre ces jeunes femmes, je pense que dans la survie se noue de réelles amitiés. De plus j’avais lu, auparavant, que la réalisatrice avait justement recherché des jeunes femmes qui se lient facilement entres elles pour recréer une vraie complicité. Il faudrait une suite, que deviennent-elles d’ici à 5, voir 10 ans.
    Je pense que la vacuité peut être liée aux situations, la routine, aussi.

  4. Les dit :

    Excellente critique politique des représentations !
    Par ailleurs :
    http://www.lesurbainsdeminuit.fr/coups-de-coeur-et-autres-coups/4822

  5. Titoune dit :

    Très contente que tu sois de retour 🙂

  6. Mauswiesel dit :

    Je n’ai pas vu Bande de filles, mais ta critique est assez intéressante, même si la partie sur la performance de genre est pour moi une mauvaise lecture de Butler (avec qui je ne suis pas vraiment d’accord pour autant…). Oui, le queer est individualiste (ça vient des États-Unis, donc bon…), et il suppose que chacun·e est maître·sse et conscient·e de ses actes (ce avec quoi je ne suis pas d’accord), mais il ne s’agit pas de « passer de l’un à l’autre [genre] comme on changerait une chemise », au gré de ses envies. Les déguisements d’un soir ne sont pas du queer, car ils ne font bien souvent que ridiculiser l’autre genre (souvent le « féminin », d’ailleurs). Les queers sont des gens qui ne veulent être reconnu·es ni comme homme, ni comme femme, qui s’habillent de manière à troubler l’identité genrée que l’on perçoit d’eux. Après, il est vrai que ça sert à beaucoup d’hommes à dire des phrases comme « Mais je porte une jupe alors je peux pas être sexiste ».
    Sur l’idée que se couper les cheveux, s’habiller en homme et se couper les seins ne permet pas d’accéder aux avantages que les hommes ont sur les femmes, je ne suis encore une fois pas d’accord. J’ai déjà lu des témoignages d’hommes trans (je suis malheureusement incapable de les retrouver) qui disent que depuis qu’ils sont perçus et reconnus comme hommes, ils ont accès à des métiers dans lesquels les hommes sont surreprésentés, à des lieux fréquentés majoritairement par des hommes sans avoir à subir des moqueries, des insultes et autres agressions. Dès qu’ils sont perçus comme trans, par contre, ils subissent des agressions spécifiques, transphobes.
    Tout ça pour dire que le queer, ce n’est pas une idée d’hommes gays (déjà parce que Butler n’est pas un homme…), plein de femmes se réclament aussi du queer. Effectivement, le queer n’est pas féministe et parfois peut être antiféministe, mais la lecture que tu en fais me paraît abusive.

    En ce qui concerne Tomboy, je pense que nous n’avons pas vu le même film… Une « ado lesbienne blanche de classe moyenne » ? Ce n’est pas une ado mais clairement une fille de 10 ans (d’ailleurs, c’est dit dans les résumés du film). Est-elle lesbienne ? On n’en sait absolument rien, là n’est d’ailleurs pas la question, il me semble. D’après mes souvenirs, c’est l’autre petite fille qui essaye de l’embrasser (parce qu’elle la perçoit comme garçon) mais Laure/Mickaël a plutôt l’air attiré·e par les garçons. Et puis en fait ça me fait tout simplement chier de vouloir à tout prix enfermer des enfants de 10 ans dans des cases « orientation sexuelle », ils ont le droit de grandir, aussi. Effectivement, elle est blanche, mais par contre, pour ce qui est de la classe moyenne, j’en suis moins convaincue (aussi parce que je n’aime pas ce terme fourre-tout qui ne signifie rien de concret) vu l’immeuble où la famille emménage.

    Sur la bourgeoisie, je ne suis pas du tout d’accord avec toi, et Delphy ne dit jamais que les femmes ne peuvent pas être bourgeoises, ou alors, là encore, on n’a pas lu la même chose… Dire que les femmes ne peuvent pas être bourgeoises, c’est par extension dire qu’elles ne peuvent pas être classistes. La bourgeoisie, ce n’est pas seulement une question d’argent mais aussi de culture. Autant au XIXème siècle, je suis d’accord que les femmes ne pouvaient pas vraiment être bourgeoises mais seulement femmes de bourgeois (et encore, puisqu’elles avaient une culture bourgeoise), autant maintenant que la majorité des femmes travaille, les réduire à des « femmes de », je trouve ça assez hors de propos.

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