Lecture d’Intercourse" d’Andrea Dworkin: réflexions sur le coït


Je lis actuellement « Intercourse » de Andrea Dworkin, et cette citation de Tolstoï, parlant du statut des femmes par rapport au coït, m’a frappée. il dit qu’aucun degré d’éducation ou « d’assimilation » (même illusoire) des femmes dans les institutions des hommes n’accroîtra leur statut par rapport aux hommes car ce qui fait qu’elles continuent d’être des esclaves  dépravées est le fait que les hommes continuent à les traiter comme des objets, à s’en servir comme un accessoire de divertissement (et surtout pour en contrôler les produits corporels > les bébés – ça il ne le dit pas, puis il ne parle que de l’éducation comme outil de contrôle des femmes pour les dresser à l’état perpétuel de servilité et évince la violence économique, physique et psychique essentielle à la domination des hommes).

Je le cite car cela démontre à quel point les hommes savent parfaitement ce qu’ils font, et pourquoi ils le font. Et que tout homme sait que c’est avant par le coït que l’homme colonise la femme, prend siège sur son corps et son esprit, la rend une morte creuse faite seulement de chair dont ils se servent pour ensuite les jeter. Cela nous montre à quel point il est inutile, en tant que féministe, de regarder ailleurs que la pénétration, le coït, le viol pour nous libérer de l’occupation des hommes. 


“ the enslavement of woman lies simply in the fact that people
desire, and think it good, to avail themselves of her as a tool of
enjoyment. Well, and they liberate woman, give her all sorts of
rights equal to man, but continue to regard her as an instrument
of enjoyment, and so educate her in childhood and afterwards
by public opinion. And there she is, still the same
humiliated and depraved slave, and the man still a depraved
slave-owner.
“They emancipate women in universities and in law courts,
but continue to regard her as an object of enjoyment. Teach
her, as she is taught among us, to regard herself as such, and
she will always remain an inferior being. ”29


Cette citation m’a amené à réfléchir plus longuement sur le sujet, puis j’ai écrit mes réflexions. Du coup, c’est devenu un post.  
L’unique lien que les hommes établissent avec les femmes est le lien de pénétration de leur bite dans le vagin des femmes. C’est la seule manière dont ils connaissent et appréhendent les femmes : comme un trou moite, comme chair pénétrable et molle sans âme, comme des corps dont ils peuvent se servir pour se masturber dedans et nous couvrir de leurs éjaculations, sceau suprême de leur victoire et conquête. Les femmes ne sont que ce vagin pénétrable, servile, cet égout à sperme détestable et muet que les hommes ont façonné par des décennies de dressage, de viols, d’insultes, d’humiliations, de contraintes que subit chaque génération de femmes.
Ce qui constitue une femme pour un homme c’est le fait qu’il puisse mettre sa bite dans son vagin. Leur pénétrabilité est ce qui définit les femmes. La supériorité des hommes par rapport aux femmes tient au fait que les hommes instaurent par la force, la violence, l’accaparement, la manipulation, la religion, le dressage, la contrainte à l’hétérosexualité, au mariage, la prostitution, cet état des choses où les femmes sont en permanence des êtres disponibles à la pénétration pour les hommes. Pour que les hommes puissent les exploiter ainsi comme des objets, cela nécessite qu’ils ne s’identifient pas à elles, qu’ils ne puissent à aucun moment les considérer comme des égales, des humaines. Ils doivent maintenir une froideur nécessaire pour qu’elles restent ce trou comme seule chose qu’ils connaissent d’elles. Cette distance maintenue en dehors des moments où ils pénètrent leur bite dans le corps des femmes est nécessaire car ils ne pourraient pas traiter les femmes comme des corps mortes-vivantes et sous-humaines, comme une masse de chair pénétrables, si les hommes développaient des relations humaines avec elles. Les hommes doivent à tout prix éviter d’avoir de l’empathie car le risque serait qu’elles deviennent leurs égales, qu’elles deviennent des êtres humains et non pas ces choses frivoles et détestables à empoigner puis jeter froidement pour assouvir leur satiété.
Ces réflexions me ramènent à mes relations avec les hommes ; la seule relation qu’ils m’autorisaient à avoir avec eux n’est qu’en tant que ce trou moite de service. Je n’ai jamais été proche d’aucun homme, et si je m’en rapprochais, il fallait que je devienne ce trou. Ensuite, j’étais un déchet. Je me suis toujours demandée pourquoi ils maintenaient constamment cette distance émotionnelle et cette froideur, et en particulier après le coït, ce qui me paraissait spécialement cruel, alors que chez moi cela renforçait à l’inverse mon ligotage émotionnel pour eux (que je comprends aujourd’hui comme étant le syndrome de Stockholm): je venais de me céder à eux, de me livrer, de traverser une occupation intense de mon corps et de mon esprit, de vivre en plus la peur d’être enceinte, des maladies infectieuses, la vulnérabilité de la nudité, l’angoisse de ce que pourrait devenir la relation, je m’attendais à ce qu’ils partagent ce temps fort avec moi. Pourquoi systématiquement me jetaient-ils après ce sacrifice ? Je me retrouvais toujours avec cet arrière-gout amer de remords, et le sentiment intense et acide d’abandon, ce quelque-chose qui vous arrache et vous dépossède dans le thorax, comme si un immense trou dans le corps avait laissé la place à son départ. La remords de s’être livrée et d’avoir le sentiment d’être arnaquée, « baisée », car la baise est bien une arnaque au sens littéral comme au sens figuré. Les lendemains post-coïtaux suivis par ces peurs déchirantes, les obsessions suantes, la hantise qu’il ne rappelle pas, d’être abandonnée encore une fois.
La réalité est que ces hommes n’auraient jamais pu partager ce sentiment car le mépris est la condition préalable pour qu’ils nous baisent, c’est la raison pour laquelle ils le font et le moyen qui leur permet de le faire. Je cite une amie: « les hommes savent parfaitement l’effet qu’a leur domination sur nous, c’est pour cela qu’ils nous méprisent, car eux, dans notre situation, se lèveraient et frapperaient (privilège du dominant) ». Pour eux, ce coït n’avait été qu’un moyen de confirmer que j’étais cet objet méprisable tout en leur permettant de consacrer leur statut d’homme. Une intimité ou amitié avec eux n’aurait pu être conclu que par le coït car il fallait à tout prix qu’ils réaffirment et rassurent leur statut par la pénétration, ils n’auraient pas pu se congédier de moi sans cet acte final de re-conquête. 
Depuis que je ne suis plus trou occupable, que je ne suis plus cet objet vulnérable, dévoué, terrorisé de faillir, maquillé et physiquement marqué au fer comme occupable par les hommes, je suis devenue transparente à leurs yeux. Je n’existe plus, je ne les intéresse plus, les hommes me perçoivent désormais comme un cheveu sur la soupe, une tâche qui froisse leur regard. Je suis devenue un surplus nuisible et un caillou indigeste par la machine de destruction patriarcale. Bref, il se trouve que subitement, tous les hommes ont disparu de ma vie le jour où j’ai décidé qu’ils n’occuperaient plus mon corps et mon esprit, et que je vivrais entièrement pour moi, en tant que femme. 

Dernière réflexion: les hommes ne possèdent jamais pleinement les femmes, c’est pourquoi ils vivent dans une insatiété perpétuelle qui meut la reproduction et l’expansion cannibale infinie du patriarcat. car il n’est pas possible de posséder la vie – on peut simplement la détruire, jusqu’à ce qu’elle s’épuise, se casse, puis meure, lamentablement, à force d’avoir été trop pénétrée, maniée comme un objet, un trou à produire des bébés. En dehors de leur rage profonde de ne jamais pouvoir procréer, d’être le second humain au fond, c’est ce qui suscite leur colère et leur impatience sans fin et sans limites – de ne jamais pouvoir contrôler, dévorer, posséder pleinement le corps des femmes.  Alors ils redoublent de violences, de haine, d’humiliation, ils inventent des façons de plus en plus sadiques pour briser la résistance et l’essence de vie des femmes, pour nous transformer en ces corps de mortes qu’ils voudraient que l’on soit perpétuellement, allongées, nues, ouvertes et flasques, le regard vide et le sourire figé. 
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3 commentaires pour Lecture d’Intercourse" d’Andrea Dworkin: réflexions sur le coït

  1. Anonymous dit :

    C'est tellement vrai, tellement juste…
    Le mieux à faire est effectivement de s'occuper de soi même, POUR soi même, d'ignorer les XY qui de toute façon percevront ces attentions envers soi même, forcément POUR EUX. *roll eyes*

  2. Anonymous dit :

    Merci pour ce rappel vivifiant !
    Décoloniser nos esprits sans décoloniser nos corps est impossible. La moindre libération sera une illusion (impossible ou immédiatement recaptée par eux contre nous) tant que nous dépendrons d'eux pour les ressources vitales (économique, psychiques -connaissance du monde passé et actuel, connaissance de soi et des autres, création d'imaginaires artistiques ou militants – et affectifs – amour de soi, solidarité, confiance, sentiment d'appartenir à une communauté humaine).

    Deux citations d'Andrea Dworkin, deux parmi une oeuvre de merveilles ….

    « Physically, the woman in intercourse is a space inhabited, a literal territory occupied literally: occupied even if there has been no resistance, no force; even if the occupied person said yes please, yes hurry, yes more. Having a line at the point of entry into your body that cannot be crossed is different from not having any such line; and being occupied in your body is different from not being occupied in your body. It is human to experience these differences whether or not one cares to bring the consequences of them into consciousness. »
    [ http://www.nostatusquo.com/ACLU/dworkin/IntercourseII.html%5D

    « Quand ceux qui vous dominent vous amènent a prendre l'initiative de votre propre destruction, alors vous avez perdu plus qu'aucun peuple opprimé n’a jamais pu se réapproprier […] quand le rapport sexuel existe et a lieu sous les conditions de contrainte, de peur ou d’inégalité, cela détruit chez les femmes la volonté de liberté politique, cela détruit l’amour de la liberté lui-même. Nous devenons des femmes : assiégées ; collaborant les unes contre les autres […]. Le plaisir de la soumission ne change pas et ne peut changer le fait, le prix, et l’indignité de l’infériorité »
    chapitre 7 Intercourse, Occupation & collaboration.
    [ http://www.nostatusquo.com/ACLU/dworkin/IntercourseI.html ]

    Intercourse est téléchargeable entièrement ici :
    http://radfem.org/dworkin/

  3. A. Ginva dit :

    Merci pour vos deux commentaire, et Anonyme 2, d'avoir mis les liens d'Andrea Dworkin!!!
    Oui la décolonisation du corps et le fait de revenir dans son propre corps est essentiel pour notre libération. Tant que nous sommes en dehors de nous-mêmes, nous ne pouvons percevoir l'urgence de fuir les hommes, d'exiger leur retrait et nous protéger des violences, nous ne pouvons nous préférer face à l'agresseur et commencer à soigner nos traumatismes.

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